Analyse : ce que le communiqué établit et ce qu’il laisse ouvert
Trois éléments vérifiables ressortent du communiqué : la brique technique apportée par Kalray et sa cible de performance, une date de disponibilité commerciale, et le rattachement de l’ensemble à un standard dont la gouvernance et le calendrier échappent à Bull comme à Kalray. Sur ces trois points, le texte va plus loin que la plupart des annonces de partenariat technologique, souvent limitées à une déclaration d’intention.
Ce qui reste ouvert, en revanche, ce sont les éléments qui fixeraient la valeur économique de l’accord pour Kalray : aucun montant de licence, aucun échéancier de paiement, aucune durée contractuelle. Le communiqué du 16 juillet évoque un premier revenu déjà comptabilisé sur un contrat dont la contrepartie n’était pas nommée ; rien dans les documents publiés n’établit explicitement de lien entre ce contrat et le partenariat avec Bull, et un lecteur attentif se gardera de le présumer.
Second point de lecture : l’écart entre la signature et 2028. Trois exercices séparent l’annonce des premières livraisons à grande échelle, sur un marché où les générations de silicium se renouvellent vite. Or la reconnaissance du revenu, dans un modèle de licence et de co-développement, suit généralement le rythme des jalons d’ingénierie plutôt que celui des ventes de produits finis, ce qui rattache la lecture des semestres à venir au niveau de détail que Kalray publie contrat par contrat.
Enfin, le rapprochement avec l’accord Openchip est parlant. Dans les deux cas, Kalray cède de la technologie à un tiers qui fabrique la puce, et dans les deux cas ce partenaire dépend lui-même de financements publics ou institutionnels. Cette concentration sur un petit nombre de contreparties de grande taille est le revers de la bascule vers la licence : elle relève le taux de marge publié, mais elle expose aussi le chiffre d’affaires au calendrier propre de chaque client. C’est dans les publications semestrielles de Kalray, et dans le détail de la répartition du chiffre d’affaires par contrat, qu’il faudra chercher la suite.
Ce que disent les documents
Depuis Grenoble, Kalray (Euronext Growth Paris : ALKAL) et Bull ont annoncé le 28 juillet 2026 un partenariat stratégique portant sur les technologies d’interconnexion destinées aux infrastructures d’intelligence artificielle et de calcul haute performance. L’accord combine licence de propriété intellectuelle et co-développement, avec une compatibilité prévue au standard ouvert Ultra Ethernet ; les deux sociétés situent la première disponibilité commerciale à grande échelle des solutions issues de cette collaboration en 2028.
Le communiqué conjoint replace l’accord dans un contexte précis : la montée en charge des modèles d’intelligence artificielle exige des réseaux plus rapides et moins coûteux entre les nœuds de calcul, alors que les technologies qui remplissent aujourd’hui cette fonction viennent majoritairement de hors d’Europe. Bull et Kalray décrivent leur rapprochement comme une réponse industrielle à cette dépendance, au bénéfice d’entreprises, d’agences publiques et de centres de recherche qui exploitent des infrastructures critiques.
Ce que chaque partie apporte à l’accord
Le communiqué identifie nommément l’apport de Kalray. La société fournira et intégrera des blocs de propriété intellectuelle, au premier rang desquels le sous-système Kalray Networking Engine, modifié pour tenir un débit de 1,6 Tbps ; ce sous-système s’appuie sur un ensemble de 64 cœurs KV5 de nouvelle génération, compatibles avec le jeu d’instructions ouvert RISC-V. Kalray indique que cet apport prolonge le modèle économique déployé depuis plusieurs trimestres, fondé sur la licence de technologies, le co-développement et les services, et non plus sur la seule vente de cartes.
Côté Bull, l’accord vise l’évolution de BXI, sa technologie réseau propriétaire. Le communiqué en décrit quatre effets attendus : faire converger BXI vers le standard Ethernet et vers les protocoles ouverts de sécurité et de virtualisation qu’exigent les charges d’IA en environnement cloud ; garantir une compatibilité complète avec Ultra Ethernet ; offrir une approche hybride où une même machine tire parti de la latence très basse et de la gestion de congestion spécialisée de BXI pour le HPC, avant de basculer en mode Ultra Ethernet pour l’IA en environnement virtualisé, jusqu’à 1,6 Tbps par carte réseau ; enfin, renforcer la maîtrise de la chaîne de valeur de l’interconnexion via le co-développement de certaines briques.
Bull situe son activité dans le calcul haute performance, l’intelligence artificielle et les technologies quantiques, pour un chiffre d’affaires d’environ 720 millions d’euros et des opérations dans 32 pays. Kalray, de son côté, se présente comme une société de semi-conducteurs sans usine dont les processeurs MPPA reposent sur une architecture brevetée dite manycore.
Le standard Ultra Ethernet et le calendrier
L’accord s’inscrit dans un cadre de normalisation déjà existant. Hébergé par la Joint Development Foundation, structure affiliée à la Linux Foundation, le consortium Ultra Ethernet s’est fixé pour mission de livrer une architecture de pile de communication complète, ouverte et interopérable, fondée sur Ethernet et dimensionnée pour l’IA et le HPC à grande échelle. Il publie une spécification et distingue trois niveaux d’adhésion : membres pilotes, membres généraux et contributeurs.
Selon le communiqué de Bull et Kalray, le standard est adopté par plus de 170 acteurs et contributeurs des secteurs du réseau, de l’hyperscale et de l’IA, ainsi que par l’OCP et l’IEEE. Son objectif, à terme, est de remplacer les protocoles actuels, dont RoCE v2 et le réseau propriétaire InfiniBand, par des couches de transport, de RDMA et de gestion de congestion mieux adaptées aux contraintes d’échelle qu’impose l’IA. Bull se décrit comme l’initiateur et l’unique membre fondateur européen du consortium.
Le calendrier reste éloigné : les premières solutions issues du partenariat ne sont attendues en disponibilité commerciale à grande échelle qu’en 2028. Kalray précise en outre pouvoir proposer les résultats de cette collaboration à d’autres entreprises désireuses d’intégrer Ultra Ethernet dans leurs propres produits, ce qui élargit la portée commerciale de l’accord au-delà du seul client Bull.
Ce que l’accord représente dans les comptes de Kalray
L’annonce du 28 juillet ne chiffre rien. Elle s’inscrit néanmoins dans une séquence déjà documentée : le 16 juillet 2026, Kalray avait publié son chiffre d’affaires semestriel, 8,503 millions d’euros au 30 juin 2026 pour l’activité semi-conducteurs à périmètre comparable, contre 5,366 millions d’euros un an plus tôt, soit une hausse de 58 pour cent. Ce même communiqué annonçait la signature d’un accord de collaboration industrielle avec un acteur majeur des infrastructures HPC et IA, dont le nom restait alors confidentiel, accord déjà évoqué le 23 avril 2026.
Ce contrat porte sur une licence non exclusive des technologies de Kalray, appelées à être intégrées au cœur des puces de nouvelle génération du client, Kalray apportant en accompagnement son expertise en architecture et en conception de semi-conducteurs. Le communiqué de juillet indiquait que les équipes collaboraient depuis plusieurs mois et qu’un premier revenu avait été comptabilisé au titre de ce contrat dès le premier semestre.
Le même document faisait état de l’extension, pour une durée d’au moins douze mois, du partenariat avec Openchip & Software Technologies, et de l’intention de cette dernière d’exercer les bons de souscription qu’elle détenait avant leur échéance du 31 juillet 2026, ce qui la porterait à environ 15 pour cent du capital de Kalray sur une base diluée. Kalray a confirmé le 31 juillet 2026 avoir reçu le paiement intégral correspondant à l’exercice de ces bons, entraînant l’émission de 2881577 actions nouvelles au profit d’Openchip, qui devient ainsi actionnaire de Kalray à hauteur d’environ 15 pour cent du capital sur une base diluée. Kalray y mentionnait également l’intention annoncée par le gouvernement espagnol d’apporter jusqu’à 116 millions d’euros en fonds propres à Openchip.
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